Prendre la bonne décision au bon moment est la chose la plus difficile à faire il me semble dans la vie.  Choisir de partir ou d’attendre a été un moment crucial dans la réussite de ce projet.  Jeudi 18 juillet à midi, nous avons fait le dernier point avec Claire la météorologue. Ce fut le moment où j’ai décidé de partir. Whaou… Quelle sensation bizarre, cela fait 6 mois que je travaille sur ce projet et le moment ultime arrive. La où tout va se jouer. Ca passe ou ça casse. Dans tout ce que l’on fait c’est le premier pas le plus difficile!!!

France Ireland kitesurf crossing departure

J’ai donné rendez vous à 22H à l’Aber Wrac’h pour tout le team qui va m’accompagner sur l’eau. Encore quelques préparatifs, un briefing et quelques heures de sommeil avant le départ. J’essaye de me reposer au maximum, mais le réveil « nocturne » vient interrompre quatre malheureuses et courtes heures de sommeil. Le vent est présent, la nuit encore là, c’est le moment de tout préparer. On charge tout le matériel que je ne vais pas utiliser sur le bateau, puis direction vers la plage de Penn Enez pour moi et Arnaud Troalen, où nous décollerons l’aile avant que je me présente sur la ligne de départ. Le choix du bon matériel est crucial pour ce projet. J’aurai des difficultés à changer d’aile sur l’eau. De ce fait, je dois trouver le meilleur compromis. Le matériel idéal dans les conditions idéales n’existe pas. Soit je pars avec la bonne aile au départ (13 m2) mais je ne pourrai pas naviguer sur la suite du parcours, soit je pars avec 16 m2 et je serai moins à l’aise au début et un peu mieux à la fin. Les prévisions sont assez difficiles: 17/20 noeuds sur la première partie du projet puis le vent oscillera entre 5 et 12 noeuds sur le reste du parcours. Je décide de prendre 16 m avec de longues lignes. Je vérifie tout mon matériel de sécurité, communication et musique avant de partir : les seuls liens avec la civilisation pendant la traversée.

Bruno Sroka kitesurfs from France to ireland

Je décolle en pleine nuit, la lueur du jour apparait, j’aperçois à peine les cailloux. Je dois absolument faire attention à ne pas m’échouer sur les rochers à fleur d’eau. La marée descend et c’est un réel champ de roches qui s’offre à moi. Je m’éloigne le plus vite de la pointe pour attendre mon bateau au large de l’Aber Wrach. J’aperçois des voiliers qui sortent pour une ballade en mer. La sensation est bizarre, où vont il? Que font ils? Moi je vais en Irlande en kitesurf ! J’attends 20 minutes au large que mon bateau sorte du port. J’en profite pour m’échauffer car le voyage va être long. Je l’aperçois enfin. Je sens l’excitation et le stress qui m’envahissent. Je me rapproche de l’équipe, fais un signe de la main et je regarde une dernière fois derrière moi pour voir l’Aber Wrac’h, la côte Française.

Le jour n’est pas encore levé, nous commençons à accélérer. Ma moyenne commence à être très bonne, j’oscille entre 17 et 18 noeuds de moyenne. Ah ce moment précis je me dis que si le vent reste comme ça, ça va être une partie de plaisir.

Toute la traversée de la manche s’est déroulé comme un rêve. La musique dans une oreille, ma VHF dans l’autre et j’avance à pleine allure. Les miles nautiques défilent sous ma planche sans ressentir la fatigue. Au bout de quelques heures et des dizaines de miles nautiques, j’aperçois les premiers tankers. Le rail d’Ouessant approche. Je me rappelle de ce lever de soleil au dessus de mon épaule droite. Ce fut l’un des moments que je n’oublierai jamais. Les rayons du soleil qui donne une lumière rasante sur la manche.

Bruno Sroka kitesurf France Ireland

Le vent forcit un peu, les prévisions ont l’air d’être bonnes. En approche des îles Scilly, le bateau s’arrête pour faire un point avec Claire sur le choix stratégique. Faut-il les passer par l’ouest ou par l’Est? Un mauvais choix peut entrainer la fin de ce projet ! Nous décidons de passer à l’ouest des Scilly. Arrivé à la hauteur de cet archipel, le vent commence à tomber : 9 noeuds. Même avec ma 16m, j’ai du mal à garder une vitesse suffisance. J’appelle le bateau à la VHF et demande un changement de planche d’urgence. Dès le départ, je savais que le vent allait être instable. Pour ce faire, j’avais prévu trois types de planches. Je récupère rapidement ma planche de race pour continuer à avancer et au bout de quelques dizaines de minutes de navigation, le vent tombe encore à 7 noeuds. Je n’avance plus avec ma planche de race. Arnaud avait anticipé le coup, et il avait déjà préparé le foil pour faire la permutation avec la planche de race. Retrouver les sensations du foil après 5h de planche de slalom n’est pas chose facile. Après quelques hésitations, je me reconcentre sur l’essentiel : les 5/10 m devant moi pour anticiper et absorber le clapot. Je navigue près de 20 miles nautiques sur le foil, ma vitesse tombe à 12/13 noeuds. Heureusement qu’elle était beaucoup plus élevée sur le début du parcours, ce qui me permet de conserver une bonne moyenne.

Bruno Sroka foilboarding France Ireland kitesurf crossing

Le vent remonte progressivement, je décide de reprendre la planche de race.

Dans ma tête défilent la carte météo avec les check points importants, la Manche avec du vent, les Scilly avec un zéphyr, la mer d’Irlande 10/12 noeuds et la fin du parcours avec pas de vent.

Par anticipation, je savais donc que, selon toute probabilité, j’allais naviguer en planche de Race sur toute la mer d’Irlande.

Les kilomètres défilent sous ma planche, la notion de temps disparait par manque de repère visuel. En manche ou aux Scilly, il y avait des bateaux, des tankers, des îles qui me donnaient des repères visuels. En mer d’Irlande, rien de tout ça, la grande bleu et rien d’autre. A 360 ° degrés, la seul vie que j’aperçois, c’est mon bateau accompagnateur avec mon équipage. Seul de temps en temps, des oiseaux curieux viennent jouer avec mon aile. Le temps passe de plus en plus lentement, le seul repère que je possède c’est ma vitesse.

A plusieurs reprises, je dois alterner entre le foil et la planche de race. Je commence vraiment à être fatigué. Le soleil se trouve face à moi. Sensation extrêmement bizarre de voir le soleil tourner autour de soi toute la journée alors que j’ai gardé la même trajectoire.

Bruno Sroka #kitefranceireland

Lors d’un changement de planche, je demande à Yannick  la distance qu’il me reste. Il m’annonce 90 miles nautiques soit un peu plus de 160 km. Je le regarde désespéré. il me reste près de 150 km de navigation alors que je vois déjà le soleil descendre. il doit être approximativement 16h. Whaouuuu, je suis mort. J’ai une sensation de désespoir qui m’envahit. Je suis loin d’arriver et le vent ne permet pas d’aller à plus de 15 noeuds de vitesse. Je me dis dans ma tête que la fin du parcours va être un réel enfer. Je repars dans l’eau, en essayant de garder du positif. 90 miles nautiques c’est presque la traversée de la manche.  C’est à peu près encore 5 heures de navigation si tout se passe bien. J’essaye de garder le moral et de continuer à avancer tant bien que mal. La fatigue se fait sentir, et j’ai de plus en plus de mal à ingurgiter ces gels de miel qui me servent de repas toutes les heures. La boisson énergétique devient écoeurante. Malgré cela, je dois continuer à l’ingurgiter pour garder de l’énergie. Les crampes commencent à arriver. J’essaye de changer ma position continuellement pour combattre l’épuisement, mais hélas le choix des positions est assez limité.

Bruno Sroka crosses celtic sea

Tous les 20 miles, je fais un point avec le bateau, cela me permet de rester motivé. A cette étape, il faut arrêter de réfléchir, il faut avancer mais tout en étant capable d’évaluer l’avancée. C’est fondamental pour rester motivé et repousser le possible. Mon corps commence à me faire mal. Imaginez vous rester 17h dans la même position… On fatigue ! Les doigts de la main gauche ont des picotements, mes pieds hurlent la mort comme si j’avais des entailles sur toute la surface plantaire, mon cou me fait mal, mes jambes ne répondent plus correctement à mes ordres mais je dois continuer.

Bruno Sroka #kitefranceireland

A 50 miles des côtes le vent continue encore à baisser. La prévision ne s’était pas trompée, il faut tenir et ne pas ralentir car chaque minute compte. La prévision à Crosshaven était très faible. Je dois redoubler de concentration pour maintenir une vitesse suffisante pour arriver avec du vent et si possible avec encore un peu de lumière du jour. Si en plus je dois naviguer dans 5 noeuds de vent et de nuit, cela va être vraiment difficile.

Je passe une station d’extraction du pétrole, cela signifie que la côte ne doit pas être très loin. Je scrute l’horizon mais je ne vois toujours rien et le soleil continue à descendre.

Bruno Sroka kitesurfing from France to Ireland

A 30 miles des côtes, le vent comme prévu tombe à 5 noeuds. Avez vous déjà essayé de kiter à 5 noeuds avec une 16 m et un foil? Ce n’est pas chose facile je vous l’assure ! Mon aile semble lourde, elle a du mal à tenir en l’air mais c’est encore plus dur fatigué.

Le moment est crucial. Je sais que si l’aile tombe dans l’eau, le projet est raté, je sais aussi que le plus dure va être maintenant. Je suis épuisé, je ne tiens qu’au mental, et je dois naviguer en foil sur un engin très sensible. Le foil me permet de voler au dessus de l’eau où chaque appui doit être précis, justifié, en parfaite harmonie avec l’ensemble du corps. La moindre faute d’appui et le foil décolle ou crash. Je sens la pression monter sur le bateau, je regarde Dee, Arnaud, qui connaissent parfaitement le kite et le foil et je lis dans leurs regards le doute s’installer, malgré leurs encouragements.

Il est impensable que je m’arrête à 30 miles des côtes. C’est impossible! Pas après 15h passées sur l’eau à apprivoiser ces conditions. Je ne peux pas m’arrêter si près du but.

Dans ces moments, il y a deux types d’hommes, ceux qui vont au bout de leurs rêves et ceux qui abandonnent ou rêvent leur vie. Je veux faire partie de ce premier groupe.

Bruno Sroka the legendary man

Ces 30 derniers miles, je les effectue en naviguant dans 5 noeuds de vent en foil et en bougeant mon aile en permanence pour générer de la vitesse suffisante pour rester en l’air. Impossible pour moi d’arrêter de bouger mon aile pour espérer avancer. La moindre erreur peut entrainer l’arrêt de la traversée. Bizarrement, c’est dans ce moment que mon énergie se trouve décuplée. La douleur qui n’était plus supportable le redevient, je ressens une sorte d’état second, mes sens se développent et mon énergie réapparait, mes appuis restent imprécis, mais je ressens un état de concentration jamais égalé. Toute mon énergie se recentre sur une seule chose: rester debout sur le foil pour continuer à avancer.

Le soleil commence à se coucher dernière la côte, la lune pointe son nez derrière moi pour m’accompagner un peu sur cette fin du trajet. J’entends mon équipage qui me soutient et qui m’encourage pour me donner encore plus de force. J’entends leurs voix me dire qu’il faut continuer. Impossible de regarder loin devant moi sous peine de tomber. Je n’ai pas le choix: rester concentrer sur l’essentiel. Dans ces moments là, on évacue tous les paramètres indésirables. Plus rien n’existe, excepté le but que l’on s’est donné.

Lors de ce couché de soleil, un banc de dauphins est venu jouer avec moi sur le parcours. A droite, à gauche, devant derrière, comme si la nature voulait aussi me soutenir. Dans ce type de projet, il ne faut pas se battre contre les éléments il faut essayer de faire qu’un et ce moment avec ces mamiphères me montrent le chemin à suivre.

La côte se rapproche enfin, on aperçoit un bateau venir à notre rencontre. C’est la fin qui approche, et la sensation est extrêmement bizarre. J’ai du mal à réaliser que je viens de passer près 17h sur un kite. J’ai conscience d’être bien vivant malgré la souffrance endurée. Plusieurs bateaux arrivent autour de nous. Le vent tombe, je suis à l’entrée de la baie de Crosshaven. Le pari est gagné!

Bruno Sroka Arrives to Crosshaven   Bruno Sroka the first man that kitesurfed from France to Ireland

Je pose mon aile dans l’eau 22H02 (heure locale), je m’approche du bateau et l’équipage me hisse à bord. Je regarde autour et je vois de nombreuses personnes m’applaudir, lever les mains au ciel…. ça y est je l’ai fait.

L’entrée au port se fait de manière majestueuse. Nous avons un accueil comme je n’aurais pu l’espérer. Une quinzaine de bateau nous accompagne, les pontons à bateaux sont remplis de personnes qui nous attendent. L’accueil Irlandais ne fait pas défaut. C’est un grand moment de bonheur de voir toutes ces personnes autour de nous. Je regarde mon équipage. Je suis fier qu’ils m’aient soutenu, accompagné et supporté pour la traversée. Je suis encore plus fière de ma compagne Deimantina avec qui nous avons monté le projet, vécu tous ces moments riches en émotion et qui était présente sur le bateau avec nous.

Pour des raisons évidentes, un tel projet ne peut pas être individuel. C’est un travail d’équipe, construit avec des personnes de confiance qui ont cru en ce défi dès le début. Je tiens à toutes les remercier chaleureusement pour leur soutien indéfectible. Merci !

Bruno sroka kitesurfs from france to ireland